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Joan est plus craintive qu’émue. Elle m’explique pourquoi : il est rare qu’elle sache si mes actions sont motivées par mon sens de la mise en scène ou par une vérité valable.

Pour que les femmes m’aiment. Pour que j’obtienne ce que je désire. Il n’y a pas d’autre vérité.

Je m’installe à Carmel dans un appartement proche de la maison. Helen m’aide à emballer mes affaires. Nous mettons en vente la maison de rêve et engageons chacun un avocat spécialisé dans les divorces. Le mien trouve mes largesses perturbantes et financièrement malsaines. Je lui rétorque que c’est mon problème. L’avocat d’Helen lui dit : Il me plaît bien, ce type. Il est parfaitement zen.

Joan s’installe à San Francisco. Je l’aide à emballer et déballer des cartons et à faire les corvées habituelles. Le lieu qu’elle a choisi me convient. Frisco devient la nouvelle Zone Joan. Carmel se trouve à moins de deux heures de route, au sud.

Nos orbites sont plus proches. Je résiste à mon envie d’envahir le domaine de Joan. Je veux continuer de rôder à proximité d’Helen. Je saute des barrières/j’enjambe des barrières/je saute des barrières. Des barrières et les deux femmes que j’aime.

La procédure de divorce suit son cours. La maison reste invendue. Joan et moi passons les week-ends dans sa ville ou dans la mienne. Nous vivons une idylle dans l’ouest du comté de Marin. Nous allons nous promener et nous faisons l’amour dans une auberge de campagne. Je lui décris son parcours à travers l’Histoire dans mon roman. De la fille que je prénommais Joan à la vraie Joan, jusqu’à la fictive Déesse Rouge nommée Joan Rosen Klein. Joan me dit qu’elle en est honorée. Elle me prend la main et la pose sur son cœur.

Helen et moi allons de l’avant à notre façon. Nous nous forgeons une amitié et un pacte de bonne conduite. Nous jurons de nous comporter comme les ex les plus géniaux de la planète. Notre relation était usée jusqu’à la corde. Helen résume Joan à l’incarnation d’une folie d’homme mûr et maudit mon cœur à l’épreuve des balles. Elle ne remet jamais en cause ma loyauté. Elle critique mon désir de vivre prisonnier d’une fixation puérile. Elle cite une seule source : Jean Hilliker.

Il faut que je sauvegarde la tranquillité d’Helen. Il faut que j’assure celle de Joan. Nous commençons à discuter de la possibilité de faire un enfant. Nous voulons tous les deux une fille. Joan adore le prénom « Ruth ». Il roule sous la langue et sonne juif de façon incontestable. Ce nom me plaît. Il complète « Ellroy » à merveille et scelle notre pacte judéo-chrétien. Joan oppose son veto à Ellroy et à son propre nom de famille. Elle suggère « Hilliker » pour notre fille.

Ni plus ni moins. C’est dire le discernement de la Déesse Rouge. Comment cela aurait-il pu mal se terminer ?

L’appartement est loué meublé et équipé, vaisselle et serviettes de toilette comprises. Il empeste le transitoire. Il a tout du baisodrome et du point de chute pour divorcé. Joan est à deux cents kilomètres et un milliard d’années-lumière de là, Helen à deux kilomètres et dix milliards d’années-lumière. Je m’installe. Je commence à respirer avec difficulté et à tourner en rond.

Je décroche un contrat pour un scénario et je renfloue le compte en banque Ellroy-Knode. Je m’inquiète pour Helen. Les années que nous avons vécues ensemble me transpercent et se logent en moi comme un sanglot. Je vis pour mes week-ends avec Joan. Je reste assis dans le noir et je souffre dans l’attente de l’appel téléphonique du soir de semaine. La maison de rêve ne trouve pas preneur. Le partage des liquidités et la pension alimentaire à verser signifient une charge de travail énorme pour l’éternité. Je jouis d’avance à l’idée du combat viril que je vais devoir mener. Mes nerfs commencent à craquer. Mon sommeil se volatilise. Ces fameux mélanomes se mettent à surgir sur mes bras. Quand je passe en revue dans ma tête des images de Joan, les cellules cancéreuses disparaissent.

Automne 2005. L’étau se resserre. C’est toujours un peu de temps gagné, à vivre avec la Déesse Rouge.

Nous sommes liés, à présent. J’ai jeté ma vie aux orties pour lui assurer une union honorable. Joan m’en est reconnaissante, mais elle est embarrassée. Ma mentalité de barbare prêt à réduire le monde en cendres la stupéfie et la terrifie. Ça m’incite à voir encore plus grand et fait naître en moi un désir encore plus fort.

Joan se pâme et résiste. Nous vivons des moments d’une grande beauté. Elle me raconte des histoires qu’elle avait gardées pour elle jusqu’alors et me laisse la tenir dans mes bras, en sanglotant. Un jour, elle refuse de m’accompagner à une soirée donnée en mon honneur par la police. Cela supposerait qu’elle jure allégeance au drapeau américain et qu’elle fasse ami-ami avec des flics.

Nous séjournons dans l’ouest du comté de Marin. Nous flottons dans des piscines d’eau chaude avec vue panoramique sur le fleuve. Nous nous livrons à une joute verbale d’une heure sur le sujet des graffitis.

Mes nerfs sont à vif. Je suis tendu, prêt à me battre ou à prendre la fuite. Encore un peu de temps gagné, à vivre avec la Déesse Rouge.

Je fais une lecture publique à Los Angeles. Vaste scène, salle bondée. Je lis un monologue de vingt minutes et je le transcende jusqu’aux étoiles. Un tonnerre d’applaudissements éclate. J’envoie un baiser à Joan. Tous les regards sont sur moi – sauf le sien. Après ma prestation, je bavarde avec les spectateurs. Une grande femme s’approche de moi. Elle a des traits énergiques et porte des lunettes perchées un peu de guingois sur son nez. Ses cheveux ne sont pas tout à fait blonds ni tout à fait roux. Nous parlons. Elle s’approche en riant et c’est presque en retenant son souffle qu’elle bat en retraite. C’est la femme de mon rêve d’une nuit pluvieuse de 1980.

Joan rôde dans les parages. À aucun moment je n’ai pu apprendre le nom de cette inconnue. Joan et moi regagnons ma voiture. Sans raison, je pense à Marcia Sidwell.

À force de volonté, je chasse l’inconnue rêvée. Elle reparaît sporadiquement, dans de nouveaux rêves. Je ne lui donne pas de nom. Je la vois en une série d’arrêts sur image et je me demande qui elle est.

Joan et moi vivons de bons moments et d’autres plus rudes. L’élan qui nous porte est chaotique. Elle niche sa tête au creux de mon épaule et me dit : Toi. Elle s’allonge sur moi pendant mes crises de panique et m’arrime à la planète. Je lui répète que je prendrai toujours soin d’elle. Elle me réplique que je n’ai pas besoin de le lui dire aussi souvent.

Nous allons au Japon pour son quarantième anniversaire. Les voyages la ravissent. Les voyages m’ennuient et me mettent en rage. J’ai envie de cantonner Joan à des chambres d’hôtel et aux bains publics des sources thermales. Je suis insensible à la beauté qui nous entoure. Il faut que je respecte le contrat jusqu’au bout. Nous reprenons l’avion pour San Francisco, épuisés et tendus. Le décalage horaire chamboule tout autour de moi. Je transpire abondamment et ma respiration est saccadée.

Joan suggère que nous allions nous promener. Nous traversons Bernal Park et nous caressons des chiens qui croisent notre chemin. Ce sanglot coincé dans ma poitrine, je parviens à l’expulser. Je dis à Joan : Si tu me laissais te protéger, tu me protégerais du même coup. Et tu n’aurais pas besoin d’être aussi dure, ni moi d’être aussi stressé.

C’est un moment de fin du monde. Joan ne dit rien.

Automne 2005. Encore un peu de temps gagné, à vivre avec la Déesse Rouge.

Nous avons nos week-ends et nos conversations téléphoniques en semaine. J’ai du temps à moi, seul avec l’image de Joan. Je me cloître dans des pièces obscures qui me rendent fou.

Je vois Joan avec des hommes étranges. Elle répète les mouvements sensuels qu’elle a inventés pour moi. Je la vois baiser avec ses anciens amants. Je la vois draguer des Noirs. Je la vois surfer sur Internet à la recherche de types montés comme des bourricots. Ces obsessions se répètent en boucle, indéfiniment. Ça ne se calme pas, ça ne ralentit pas, ça ne veut pas cesser.

Fuir/se battre, fuir/se battre, fuir/se battre. Personne avec qui me battre, plus de havre avec Helen, je n’ai plus que Joan vers qui me précipiter.

Mes suppliques au téléphone l’assomment. Quand j’exige qu’elle fasse preuve de douceur, ça lui soulève le cœur. Je vois bien qu’elle m’a toujours trouvé intimidant et pitoyable. Son amour pour moi s’épanouit quelque part entre les deux.

Nous allons de l’avant.

Nous faisons de notre mieux.

Nous ne voulons pas renoncer.

Novembre apporte la pluie. Nous discutons de ma possible installation à San Francisco. Pour Thanksgiving, nous dînons avec un groupe d’amis de Joan. C’est une soirée paisible et courtoise. Nos invités me ravissent. Je suis bien plus âgé qu’eux, bien plus grand, ni juif ni de gauche. Nous fêtons nos différences. Joan, assise près de moi, laisse sa main sur mon genou.

Lance-toi. Elle dira « Oui » ou elle dira « Non ».

Le lendemain matin, je demande à Joan de m’épouser. Elle dit : Ouais. On s’étreint jusqu’à ce que nos bras s’engourdissent.

 

Helen pense que je suis cinglé. Mes amis sont du même avis. Le divorce est prononcé le 20 avril. Nous fixons la date de notre mariage au 13 mai. Nous partons en lune de miel avant la cérémonie. Noël à Brooklyn – je fais connaissance de la famille de Joan.

C’est une anomalie douce-amère. Je tiens mon rôle et j’essaie de faire ce qu’il faut. Intérieurement, je suis à cran. Une nouvelle troïka m’obnubile : épouser, féconder, garder.

Je m’installe à San Francisco à la Saint-Sylvestre. J’ai trouvé un nouvel appartement provisoire près de celui de Joan. Je navigue entre rêverie et lucidité presque à chaque moment. Mais c’est en permanence que j’ai les nerfs à vif. Encore du temps gagné, à vivre avec la Déesse Rouge. Je ne supporte pas la vie quand nous ne sommes pas enlacés. Je suis incapable de voir, de penser ou d’agir au-delà de la cérémonie du 13 mai.

Je me fais horreur. J’ai envie de nous enfermer dans des espaces de plus en plus restreints. Je tremble quand Joan passe d’une pièce à l’autre et me prive de son image.

Je vis pour le 13 mai.

L’auberge de campagne. Les alliances. Le gâteau de mariage, rouge. La robe de Joan et mon kilt ancestral.

Je mobilise une volonté effrayante pour mettre un pied devant l’autre dans cette direction. Je parviens à extorquer des contrats pour des scénarios afin de payer la pension alimentaire et de couvrir les frais d’un nouveau domicile. Troïka : la Déesse, Ruth Hilliker, moi. La Malédiction survit dans le nom de notre enfant.

Nous mobilisons une volonté effrayante pour mettre un pied devant l’autre dans cette direction. Je vois que Joan est à cran, intérieurement. Je lis ses pensées : mésalliance, folie à deux*, obsession. Il est intimidant, il est pitoyable, nos univers s’entrechoquent. Il est amnésique. Il ne sait pas où il a vécu. Il n’écoute pas mes réponses. Sa seule réponse, c’est MOI.

Mes nerfs et mon sommeil implosent. Le film que j’imagine tourne en boucle dans ma tête. Elle danse, elle baise avec des Noirs, elle est en quête de bites monstrueuses. Hors de la présence de Joan, je n’arrive pas à stopper la projection. Je veux d’elle toujours plus, plus, plus et encore PLUS.

Joan engage une psy pour nous aider à franchir cette mauvaise passe. La psy aime bien Joan et me déteste. Les mercredis après-midi sous un microscope. Tension interne, à deux doigts de l’implosion – il faut que je me batte ou que je prenne la fuite.

Je deviens cassant et carrément impossible avec les gens. Dans la rue, je fusille les bouffons du regard et je les mets au défi de m’AGRESSER. Mon film intérieur tourne toujours. Quand je suis avec Joan, je me paralyse et je reste là sans dire un mot. Mon cri intérieur, c’est : Aime-moi et sauve-moi et laisse-moi t’aimer et te sauver. Je vois Joan pencher vers le NON.

Nous passons un week-end à Seattle. La tension qui règne entre nous est suffocante. Joan connaît une femme réputée pour ses compétences mystiques. Sa spécialité : amalgamer les convictions irréconciliables en des vœux de mariage parfaitement homogènes.

Cette femme nous a jaugés tout de suite. Je le vois bien. Le type vieillissant, au bout du rouleau, qui cherche à fonder une famille. La jeune femme déchirée entre la pitié et la colère. Je vois Joan décrypter l’analyse et pencher un peu plus vers le non. Nous reprenons l’avion pour San Francisco. Joan penche de plus en plus.

Elle part en courant.

Je ne pense pas que j’en aurais été capable moi-même. Joan m’a toujours vu avec cette distance raisonnable qui sépare les amants. Elle était vêtue de noir et, à présent, elle possédait la réponse.

Cela s’est terminé par une scène épouvantable. Explicitant toutes nos divisions. Prédisant qu’elles auront des conséquences terribles.

Cette scène, nous sommes deux à l’avoir provoquée. Il y avait la fureur contenue de Joan et son dégoût d’avoir renoncé à rester elle-même. Il y avait mon désir abject retourné comme un gant – et Joan, sous son jour le plus dur, mais multiplié par cent.

Elle m’a ordonné de sortir de chez elle. Je suis revenu et je l’ai suppliée de me dire qu’elle m’aimait. Je me suis jeté contre sa porte. Joan est parvenue à me parler d’une voix douce. Elle m’a calmement conseillé de rentrer chez moi et de me reposer.

Ce que j’ai fait. Trois jours plus tard, elle m’appelait pour me dire que tout était fini entre nous.